samedi 31 mai 2014

XAVIER DORISON : "J'ESSAYE DE FAIRE CE QUE MOI-MÊME, LECTEUR, J'AIMERAI LIRE"

Vous êtes la carte blanche de la Comédie du Livre. Comment se sont passés les contacts avec l’association Cœur de Livres qui vous a confié ce rôle ?

Très bien. Ça a été une surprise car c’est très rare que dans un festival on confie ce rôle à un scénariste. D’habitude c’est plutôt un dessinateur qui est mis à l’honneur. J’ai été très touché par cette proposition. Les responsables de l’association ont été très réceptifs à toutes les petites sujétions de programmes et de listes d’invités donc je ne peux que les remercier.

Parmi les invités, nous retrouvons, Le Tendre, Nury, Rossi, Van Hamme. Est-ce qu’ils constituent votre bibliothèque idéale ?

C’est exactement ma bibliothèque idéale. Elle n’est pas exhaustive car j’ai eu du mal à inviter des auteurs comme Franck Miller ou René Goscinny. Certains font partie d’une génération qui m’a donné envie de faire de la bande-dessinée franco-belge : Jean Van Hamme, Serge le Tendre et Christian Rossi. Ce sont des auteurs que j’ai lu quand j’avais 10, 12 ans. Ils m’ont vraiment fasciné. Ce sont des souvenirs que vous prenez quand vous êtes enfants, que vous mettez dans votre cœur et qui sont toujours avec vous quoi que vous fassiez. Je suis vraiment très touché de pouvoir faire ce festival avec eux. Ensuite il y a d’autres camarades comme Fabien Nury ou Steve Cuzor qui sont de ma génération et avec qui j’ai avancé dans la bande-dessinée. Ce sont des gens que j’admire et pour qui j’ai beaucoup de respect. J’ai l’impression que ce sont deux générations qui se succèdent. Nous sommes les enfants de l’autre génération. Je suis assez sensible au fait que nous nous rassemblions tous pour parler de notre métier.

Donner la carte blanche à un auteur de bande-dessinée dans le cadre d’un festival du livre, c’est aussi une certaine reconnaissance de la place de ce médium dans le livre.

Je ne suis pas vindicatif. La bande-dessinée réussit aujourd’hui à toucher un large public, à vendre, donc tout va bien. Maintenant c’est toujours agréable de se dire qu’un livre est une reliure avec quelques feuilles au milieu. Ce peut donc être plein de choses dont de la jeunesse, de l’illustration, un roman et de la bande-dessinée. Cela ne veut pas dire que nous sommes comme les autres. Chacun a sa place et ses différences mais ça reste d’une façon ou d’une autre des auteurs qui parlent à des lecteurs. C’est un même système de communication, sur papier ou de façon dématérialisée. Il y a une vraie logique à rassembler tous ces auteurs, une vraie logique à donner une place, sa place à la bande-dessinée. Une bande-dessinée, c’est bien sûr des dessins mais aussi une histoire. Nous allons pouvoir communiquer pendant cette Comédie du Livre sur notre façon d’aborder ce métier.

Quel est votre position face à la surproduction en bande-dessinée ?

Le constat est qu’il y a eu une explosion entre les années 80 et 2 000. Aujourd’hui il y a une stagnation. Quand je suis arrivé sur le marché (en 1997 ndr), il y avait 600 à 700 titres. Nous allons bientôt atteindre les 5 000 … Le nombre d’auteurs géniaux et d’œuvres intéressantes n’a pas augmenté dans la même proportion. On se retrouve avec des libraires noyés sous l’arrivée des nouveautés. Si vous n’êtes pas un auteur qui a percé depuis quelques années ou si vous n’êtes pas soutenu par un éditeur, c’est quasiment impossible d’exister. Beaucoup de gens se lancent et ont des désillusions. Pour les lecteurs c’est également compliqué car ils ne savent pas par quoi commencer. Il va y avoir une baisse qui je l’espère, va conduire à ne garder que les œuvres les plus intéressantes. Ce sera très dur pour ceux qui n’y arriveront pas et dans le lot, il y aura malheureusement de bons bouquins qui disparaîtront. C’est un regard un peu triste et lié à l’économie. L’éditeur doit avancer des fonds et quand il sort de plus en plus de titres, il est dans un effet cavalerie. Les titres de demain financent ceux d'aujourd’hui. Il y a des éditeurs qui ont déjà réduit la voilure et les autres savent qu’à moins de se condamner, ils devront faire la même chose.

Côté bande-dessinée, vous avez écrit votre premier album, « Le Troisième Testament » avec Alex Alice alors que vous étiez encore étudiant. A la sortie de l’école de commerce, est-ce le succès de ce titre qui vous a fait choisir la bande-dessinée comme avenir professionnel ?

C’est sûr que c’est plus facile de rendre sa carte bleue, son téléphone et sa voiture de fonction lorsque vous avez une série qui marche. Nous avons eu beaucoup de chance en créant à un moment donné un type d’histoire qui n’existait pas à l’époque et surtout nous avons rencontré un public. Pour que la rencontre marche, il faut être deux. Ça m’a permis de changer de vie ce qui n’était pas forcément simple. Je dis donc merci Alex !

Après « Le Troisième Testament », vous connaissez un parcours sans faute : « XIII Mystery », « Long John Silver » et autres. Quelle est votre recette ?

Je ne sais pas s’il y a une recette mais en tout cas il y a des principes. Tout d’abord, travailler avec de grands dessinateurs. J’ai eu la chance pour tous mes bouquins, de travailler avec Meyer, Lauffray, Bec, Rossi, Alice. C’est comme si on vous donne une Porsche. Vous avez plus de chance pour arriver premier à la fin. Ensuite, j’essaye de faire ce que moi, lecteur, j’aimerai lire. Qu’est-ce j’aurai aimé avoir, plus jeune, et que l’on ne m’a pas donné. Enfin, ce n’est pas très glamour mais c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail. Comme je suis un peu laborieux et lent, je suis obligé de travailler, de chercher de la documentation, réfléchir sur la dramaturgie, réécrire et apprendre, entendre les critiques. Si quelqu’un vous dit qu’il y a un problème dans votre scénario, c’est qu’il y en a un. On n’est pas obligé de prendre la solution que l’on nous donne mais il faut trouver une solution en restant fidèle à soi-même.

Vous avez cité quelques grands auteurs avez qui vous avez travaillé. Comment les choisissez-vous ? Et une fois le duo formé, comment travaillez-vous ensemble ?

J’ai tout expérimenté. Le cas où un éditeur me présente un dessinateur et me demande de travailler avec lui. Ça a été le cas avec Ralph Meyer. J’adorais son travail mais je ne voyais pas comment on pouvait travailler ensemble. Il m’a envoyé deux pages et j’ai dit « ok, c’est évident » à Yves Schlirf. Pareil pour Christian Rossi sur « W.E.S.T. ». C’était une idée de François le Bescond et Guy Vidal chez Dargaud. Quand ils nous ont proposé Christian, nous avons souri. Il devait avoir d’autres chats à fouetter mais il a dit oui …Et puis il y a d’autres cas. Avec Alex Alice, c’est une rencontre sur les bancs du festival des grandes écoles. Et il y en a d’autres que je suis allé chercher comme Thomas Allart sur HSE. J’ai pris mon téléphone et je lui ai dit « j’adore votre dessin, s’il vous plaît, lisez mon scénario ». 
Pour le travail, là aussi il y a plusieurs situations. Certains livres ont vraiment été écrits à quatre mains comme le premier « Prophet », « Le Troisième Testament » ou « Long John Silver ». Il y a des livres où j’envoie le scénario et je récupère l’album terminé un an après. C’est le cas avec « W.E.S.T. ». Et puis il y en a d’autres où c’est un vrai échange entre le scénariste et le dessinateur, où nous discutons beaucoup sur les story-boards, les roughs, le scénario. C’est le cas sur tous mes livres avec Ralph même si au final, c’est son dessin et mon scénario. Si on me demande ce que je préfère, c’est quand chaque auteur touche à tout, mais qu’in fine il a la main mise sur son domaine parce que c’est là où il est le meilleur.

Vous avez fait référence à « Human Stock Echange » avec Thomas Allart dont le tome 2 est votre nouveauté tout comme « Black Lord ». Pouvez-vous nous présenter ces deux albums ?

Ces deux albums sont très différents. Tous d’abord parce que « Black Lord » a été essentiellement écrit par mon frère, Guillaume Dorison. J’ai proposé un sujet et ensuite c’est Guillaume qui a écrit l’album. Bien sûr, nous en avons beaucoup discuté. Nous sommes au tout début du phénomène de piraterie en Somalie au début des années 90 et un voilier fait une croisière au large de la Somalie. Il y a une prise d’otages et le capitaine, blessé, tombe à l’eau. Il est récupéré par une famille Somalienne qui va cacher cet homme car dans ce pays, chaque homme blanc vaut un million de dollars. On va découvrir que cet homme n’est pas qu’un simple capitaine, ivre toute la journée. C’est un ancien membre des forces spéciales qui va tout faire pour récupérer son bateau et son équipage. Il va découvrir que la piraterie ce n’est pas la lutte des bons contre les méchants. Il y a d’autres facteurs et il va finir par devenir lui-même un pirate.
Dans « HSE », l’histoire a pour cadre un futur proche où certaines personnes, l’élite de la société, sont cotées en bourse. Le héros, simple VRP, ne l’est pas mais veut le devenir. On va suivre la vie de Philippe Fox qui au début est belle mais qui rapidement va s’assombrir.

Il se murmure que vous êtes également en train de travailler avec une star du comics. Info ou intox ?

Je suis en train de travailler sur une série style comics qui sortira sous format BD avec Terry Dodson. Ça va s’appeler « Red Skin ». C’est l’histoire de la meilleure des agents soviétiques qui est envoyée aux Etats-Unis en mission de propagande à la fin des années 70. Elle est là pour faire la promotion des valeurs libertaires. Elle va faire face à un méchant qui s’appelle le Grand Charpentier. Ne connaissant rien aux Etats-Unis, elle doit trouver une double identité et va devenir actrice porno.


Nous vous avons vu adapter sur grand écran la série télé « Les Brigades du Tigre ». Est-ce que vous espérez renouveler l’expérience ?

En fait je n’ai jamais arrêté de travailler pour le cinéma. L’an dernier j’ai signé un scénario avec Fabien Nury « Pourquoi j’ai arrêté de tuer ». La BD et le cinéma sont différents. En BD vous écrivez un scénario pendant 1 à 3 mois et vous attendez 1 an pour que le livre soit publié. Au cinéma, vous écrivez dix films qui vous prennent au moins un an chacun et si vous avez de a chance, un sortira sur grand écran. Je travaille donc toute l’année pour le cinéma, je suis payé pour cela, je fais des scripts. J’écris pour le cinéma et ça me prend la moitié de l’année. Mais ce sont d’autres qui réalisent le film et quand on voit parfois le résultat … Mais je garde la foi.

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