L’orientation de troisième cycle est beaucoup plus politique que business qui était le thème du cycle précédent. Le Tueur va se voir proposer par Mariano un genre d’emploi qu’il qualifie lui-même de James Bond du tiers-monde. Ça le remet en selle au niveau de son activité.Au fur et à mesure que Mariano prend de l’ampleur et devient le pendant du Tueur, il devient de plus en plus incontrôlable.
La poursuite de la série se fait beaucoup sur les rapports que le Tueur peut avoir avec son entourage notamment ce rapport qui est devenu au fil des albums de plus en plus étroit avec Mariano. Mais on sent dans ce onzième album que ce rapport de confiance et d’amitié va vaciller quelque peu. Ça va être une thématique forte de cet album.
Mariano prend une assurance certaine par rapport à ce qu’il était au début alors que le Tueur reste fidèle à sa philosophie.
Oui mais il ne change pas pour autant dans le fond. Il a gardé cette espèce d’insouciance et de spontanéité. C’est un cheval fou contrairement au Tueur qui est toujours dans la maîtrise. Ça va assez bien à Mariano qui a quand même grandit depuis, qui a évolué dans le monde des affaires, qui a acquis une certaine maturité mais qui reste quelqu’un d’assez impulsif. C’est ce qui lui fait faire des choses un peu borderline. Ca convient assez bien au personnage et fait partie de son évolution.Comment expliquez-vous la longévité de cette série qui a été publiée pour la première fois en 1997 et qui repose sur un anti-héros ?
Nous ne nous attendions pas à un succès comme celui-ci. Au début nous avons présenté un projet qui n’était pas dans l’air du temps. Nous étions dans l’héroïc fantasy. C’est peut-être ce qu’il faut retenir de tout cela à savoir qu’il ne faut pas forcément tenir compte de ce qui marche lorsque l’on a un projet sous le bras. Il ne faut pas avoir peur d’aller à contre-courant ou de faire quelque chose d’original. C’était le cas du « Tueur ». C’est du à Matz pour qui le Tueur était un projet de roman, ce qui explique le propos du Tueur, étayé par des réflexions tout au long des albums. Ce côté très parlé allié au média qui est la bande-dessinée a donné quelque chose de nouveau aux lecteurs dans l’offre de BD. C’est ce qui a créé petit à petit le succès du « Tueur ».

Comment se passe la collaboration entre vous et Matz, le scénariste ?
Elle se passe assez simplement. J’ai la chance d’avoir un scénariste qui me laisse beaucoup de liberté au niveau du dessin. Je n’interviens pas du tout sur l’écriture du scénario. En revanche, en ce qui concerne les planches, la mise en place des cases, le traitement graphique des choses, m’est laissé complètement à ma volonté. C’est très agréable pour un dessinateur et personnellement, je ne pourrai pas travailler autrement. Nous avons une confiance réciproque qui nous permet de trouver chacun notre compte. Nous avons une liberté de création totale ce qui ne nous empêche pas de discuter sur des détails. D’une manière générale nous sommes libres chacun dans notre domaine d’expertise. C’est cette façon-là qui me permet de travailler au mieux.
Chacun apporte donc sa patte à cette BD qui est un ovni graphique. Il y a des découpages qui ont été inventés et qui sont liés à votre utilisation de la tablette graphique. Vous avez un découpage particulier, très cinématographique.
Je parlais au début d’avoir un projet BD sous le bras et d’avoir une proposition qui puisse se démarquer un peu par rapport à la concurrence et c’est très important de ne pas se placer d’entrée de jeu comme le clone d’un dessinateur que l’on apprécie beaucoup. A l’époque, j’ai beaucoup travaillé dans mon petit coin pour développer un style qui me corresponde même si je suis arrivé assez tard dans la BD. Je voulais quelque chose qui ne soit pas trop vite associable à un autre dessinateur. C’est aussi ce qui fait le succès de la série. Je suis toujours très content de l’entendre car je n’ai pas le recul suffisant pour juger mais il semble que mon style soit assez personnel et çà, s’est très satisfaisant pour moi. J’essaye de garder cela même si fatalement ce style évolue chaque année. Mais je crois que c’est effectivement l’une des raisons du succès du « Tueur ». J’évolue aussi. Au début c’était en couleurs directes à la main et puis il a fallu switcher sans que cela ne se voie trop. Ça m’a permis d’essayer de nouvelles choses puisque l’ordinateur permet de corriger les choses très facilement. Ça m’a encore libéré un peu plus et permis de réaliser les choses que vous décrivez, avec des découpages très osés, dans lesquels j’essaye d’être le plus dynamique possible, de créer des tensions. Maintenant, ce n’est pas parce que l’ordinateur permet de créer des choses que tout devient facile. Il faut faire des choix mais en tout cas, ça ne limite pas les choses techniquement. Le jour où j’ai découvert l’ordinateur, je me suis rendu compte du monde qui s’ouvrait à moi-même si au rendu on peut parfois trouver que l’ordinateur a un côté un peu glacé. Je n’y échappe pas complètement mais j’essaye malgré tout de compenser autrement.
En même temps le côté glacé va bien à l’état d’esprit du Tueur.
Oui, effectivement. D’ailleurs, au départ, mon dessin à la main était lui-aussi pas assez fouillis au niveau des matières. Il y avait beaucoup d’aplat de couleurs. Je ne pense pas que ça change énormément l’aspect visuel des choses.
On parlait de votre style graphique très personnel mais quelles ont été vos influences qui vous ont poussées à exercer dans la BD ?
Moebius est un peu le pape de tous les auteurs contemporains. J’ai toujours beaucoup d’hésitations à répondre à cette question. On parlait que le style du « Tueur » était original et personnel. Cela vient peut-être du fait que je n’ai pas beaucoup d’influences. En tout cas, je n’en ai pas de très marquée. J’ai lu des bd comme tout le monde, je me suis nourris de Franquin, de Loisel. Toute la difficulté est de ne pas trop focaliser dessus, de digérer tout ça et d’en faire quelque chose de personnel. Je crois que j’y suis un peu arrivé.
Il se dit que le « Tueur » pourrait être adapté sur grand écran.
C’est vrai. Mais ça fait plusieurs années que ça doit l’être. David Fincher est toujours intéressé pour l’adapter à l’écran. Il se trouve que ces gens-là ont de multiples projets sous le coude. Beaucoup se font, beaucoup ne se font pas. Certains restent dans des tiroirs pendant longtemps avant de ressurgir. Le Tueur reste toujours d’actualité. Matz travaille avec Fincher sur le sujet. Nous croisons les doigts pour que ça se fasse un jour. Mais même si nous avons toutes les raisons d’y croire, nous essayons de ne pas trop y penser pour ne pas être déçus.
N’avez-vous pas peur que le film, s’il se fait, dévoile la fin avant que la BD ne le fasse ? Car a priori l’espérance de vie du « Tueur » est plutôt courte.
Je ne pense pas. Ce peut être au contraire un moteur en raison de la puissance médiatique du cinéma. Je ne connais pas les intentions précises du réalisateur. Peut-être voudra-t-il s’approprier la série mais dans tous les cas, cela mettra un coup de projecteur sur la bande-dessinée.
Dans la série, un personnage apparaît de moins en moins : le crocodile. Qu’en est-il de ce personnage et comment vous est venue cette idée de comparer le Tueur au crocodile ?
C’est vrai que nous le voyons de moins en moins alors qu’au début ses apparitions étaient récurrentes … Le choix est assez simple. C’est un animal préhistorique qui a survécu à tout, qui a traversé les époques et qui est toujours là. Il était naturel d’associer un animal à sang froid au Tueur. Nous n’abandonnerons pas cette image car ne serait-ce graphiquement, elle est très intéressante à utiliser.
La force du « Tueur » est son détachement. Tuer est son métier. Il est un professionnel qui réalise ses contrats.
C’est tout à fait ça …
Est-ce que le fait d’être passé au numérique vous permet de travailler plus vite et de fait, d’avoir une actualité plus importante ?
Je travaille plus vite mais je ne pense pas que ce soit du à l’informatique. Plutôt à l’expérience accumulée. A force de dessiner le même personnage, je suis plus rapide. Concernant mon actualité, je travaille essentiellement sur « le Tueur ». C’est très chronophage. Un album c’est 54 pages. C’est tout le temps tous les jours. J’essaye de penser à la suite. J’ai vraiment du plaisir de travailler sur « le Tueur » alors quand il m’a fallu faire un choix entre cette série et « Cyclope », en raison de la nécessité de ne pas laisser trop de temps entre deux albums, je n’ai pas hésité. En même temps, « Cyclope » est entre de bonnes mains. « Le Tueur » est mon bébé. J’ai beaucoup d’enthousiasme à y travailler dessus.
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