vendredi 28 août 2015

ETIENNE WILLEM : "UN DESSIN NAÏF PERMET DE FAIRE DE VRAIES CASSURES LORSQUE L'ON PARLE DE SUJETS GRAVES"

Bonjour Etienne. Vous êtes le dessinateur de « l’Epée d’Ardenois » dont le dernier tome est sorti il y a quelques semaines. Avant de discuter de l’album, pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire de la bande-dessinée mais mes parents souhaitaient un diplôme sérieux. Je suis rentré à la faculté de philosophie et lettres où j’ai décroché un master d’histoire médiévale. Une fois que c’était fait, par chance, j’ai pu rentrer assez vite dans un studio d’animation au Luxembourg. J’ai donc appris sur le tas avec des animateurs. Au tournant de la trentaine, je me suis dit qu’il fallait que j’essaye une dernière fois de faire de la BD car j’avais déjà essayé mais sans succès. Le dossier de « Vieille bruyère et bas de soie »a tout de suite été accepté chez Paquet et c’est là que mon aventure chez cet éditeur a débuté il y a 10 ans de cela. 

Y a-t-il un choix entre l’animation et la bande-dessinée oui est-ce que les deux sont compatibles ?

D’un point de vue pratique, j’ai la chance de travailler à mi-temps. La moitié de la semaine, je suis en studio d’animation au Luxembourg et l’autre moitié chez moi en Belgique à travailler sur la BD. C’est tout à fait compatible même si ce n’est pas le même travail. L’ambiance du studio avec les collègues est très agréable. Ça fait du bien de voir du monde car en BD, on est tout seul chez soi voire avec son chat sauf si celui-ci passe son temps à roupiller.

Sur quels films d’animation avez-vous travaillé ?



J’ai travaillé notamment sur « Ernest et Célestine » qui a décroché un César, j’ai travaillé quelques mois sur le storyboard du « Chant de la Mer » avec Tomm Moore ce qui m’a permis d’aller en Irlande, J’ai aussi travaillé avec Ari Folman sur le « Congrès ». Ça a été une expérience extraordinaire car il a fallu dessiner les acteurs qui avaient déjà fini le film. Leurs agents étaient derrière nous pour voir si l’on respectait le physique des acteurs et en même temps, le dessin était un peu celui de Disney des années 30. C’était donc compliqué à ce niveau-là même ça reste quand même une très belle expérience.

Revenons-en à « l’Epée d’Ardenois ». Cette série a été présentée, lors de sa sortie, et peut-être à tort, comme destinée à la jeunesse car vous n’épargnez à Garen, le héros de votre histoire.

Effectivement. Lorsque j’ai créé la série, mon fils avait 7 ans. Il a grandi en même temps que la série et maintenant il en a 13. L’histoire est volontairement dure. Elle tourne autour de l’apprentissage de Garen, un jeune lapin qui rêve de devenir un chevalier. Il connaît la chevalerie par les chansons de geste, par les légendes. Pour lui la guerre est quelque chose de beau, de brillant. Ce sont des hauts-faits d’armes, plein de bravoure et d’honneur. Il va faire l’apprentissage que la guerre n’est pas du tout cela. L’idée d’utiliser au départ un dessin un peu naïf, un peu enfantin, dans l’esprit Disney, me permettait de faire une vraie cassure qui marque beaucoup plus les esprits lorsque l’on parle de choses plus graves.

La série a été comparée au « Robin des Bois » de Disney ? Ça vous a fait plaisir ou vous ennuie ?

Non c’est quelque chose que j’assume. Disons qu’au départ je cherchais un biais un peu hors norme pour traiter de l’héroïc fantasy et j’ai très vite repensé au « Roman de Renard » qui est un livre que j’ai lu lorsque j’étais enfant et qui m’a suivi pendant des années puisque le premier dessin-animé sur lequel j’ai travaillé était justement une adaptation du « Roman de Renard ». Tout ça est revenu très vite. J’ai pensé à des animaux. Après on a tout de suite pensé à Disney mais lui-même, quand il a travaillé sur le casting de « Robin des Bois » a adapté le « Roman de Renard ». On retombe donc sur les mêmes bases. En écrivant mon histoire, où j’avais besoin d’un couple de vieux guerriers sur le retour, à savoir un renard et un ours, Grimbert et Arthus pour Robin et Petit-Jean était un clin d’œil que j’avais envie de faire. J’imaginais ces personnages un peu vieillis, avec des rhumatismes. C’était très agréable.

Sur cette série, vous faites à la fois l’écriture, le dessin et la mise en couleurs ? Est-ce que ce n’est-ce pas trop contraignant et chronophage?

C’est compliqué dans la mesure où lorsque nous sommes seuls aux commandes, nous n’avons personne pour répondre à nos questions et nous aider à surmonter nos doutes. L’idée de travailler tout seul au départ venait du fait que je ne pouvais pas engager quelqu’un dans l’aventure sans lui garantir un rythme de production. Finalement j’ai trouvé un rythme de croisière. J’arrive à sortir un album par an. Le premier tome de « L’Epée d’Ardenois » a été colorisé par informatique mais le coloriste est parti depuis vers d’autres horizons professionnels. J’ai cherché un remplaçant que je n’ai pas trouvé donc j’ai fini par faire moi-même les couleurs mais si je n’en avais jamais fait jusque-là. Maintenant je n’envisage plus de ne pas les faire car ce sont deux étapes vraiment complémentaires. La mise en couleurs fait partie de la narration elle-même. Elle permet également d’alléger le dessin.
Aujourd’hui je travaille sur des bleus, à l’ancienne, avec des encres sur papier.

Lorsque l’on voit que votre éditeur a sorti vos albums en couleurs mais aussi en crayonné, n’est-ce pas aussi une façon de dire que la couleur est l’ennemi de l’animation ?

La couleur permet de recentrer l’œil sur l’élément essentiel de la case. Le lecteur qui voudra découvrir des détails pourra le faire en regardant la case mais la bande-dessinée est un code. Quand on lit une case, il faut aller à l’essentiel. Certains coloristes veulent tout mettre en couleurs, parfois au détriment de la fluidité et de l’essentiel. La version crayonnée ou noir et blanc permet pour ceux qui le souhaitent, de découvrir le travail brut avec tous les détails.

L’histoire de "l’Epée d’Ardenois" arrive-t-elle à son terme ou est-ce la fin d’un premier cycle? Quels sont vos projets  pour les mois à venir?

L’histoire est finie. Mais comme j’y ai travaillé pendant 6 ans, j’ai quand même quelques idées pour une suite, pour développer des personnages. Pour le moment, je atèle à un autre projet, « Les Ailes du Singe ». C’est également une histoire avec des animaux, à New-York, dans les années 30. Je me lance des défis en dessinant des choses que je n’ai pas encore dessinées. C’est bien pour moi de changer d’univers et de dessiner autre chose comme des immeubles, des avions dont j’ai horreur de dessiner.

Personnellement, je pensais plutôt à un préquel qu’un après …

Non, non, non. Je laisse aux gens le droit de s’approprier l’histoire, de ce qui s’est passé avant. Pour moi, le plus important est de voir comment Garen va vivre avec ses fêlures.

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